Paris, rue Seveste

“Une bouteille de scotch pour coller le vide intérieur”

Parmi les plaisirs du voyage, il y a aussi celui du retour. Surtout, pour ce type de flâneurs qui se sentent chez eux dans des endroits qu’ils visitent pour la première fois. Ces étrangers qui se méfient des origines marquées sur leur carte d’identité et qui n’appartiennent qu’à ces villes où ils ont été heureux pour la première fois. Leur chez eux, c’est un lieu qui n’existe pas, qui n’est pas écrit sur le plan du centre, qui n’a pas d’arrêt de métro. C’est la table d’un café où ils sont allés diner plusieurs fois, c’est un cinéma désert dans l’après-midi ou les bras de quelqu’un, où ils avaient imaginé de rester quelques jours ou toute leur vie.

Il arrive très souvent aussi que le voyage du retour prenne la forme d’un saut dans le vide, pour aller voir si ces maisons éphémères sont toujours là, si la vie laissée à moitié nous a oubliés. C’est comme un pèlerinage dans le passé, pour aller dire bonjour à ces alter ego perdus sur le chemin, qui auraient bien continué à vivre notre ancienne vie, qui n’ont pas toujours envie de remplir des cartons et repartir. On a envie de sentir des odeurs qui nous manquent ou savoir si on est toujours capable de trouver les vieux raccourcis, de se souvenir de l’emplacement des boutiques et des restaurants ou si, par absurdité, notre nom est toujours sur la boîte à lettres. Pour la plupart des fois, la destination finale vaut bien le risque de se noyer parmi les souvenirs.

pluie

« Je veux m’amuser à écrire. Personne ne comprend que c’est sérieux »

C’est peut-être pour cette raison que j’ai repris la rue Seveste quand je suis retournée à Paris il y a quelque temps. C’est une petite ruelle qui mène à la Basilique du Sacré-Cœur, juste à coté de la plus connue rue de Steinkerque, mais sans ses vendeurs, ses joueurs de cartes, ses touristes hypnotisés par les sacs et les Tour Eiffel en plastique, sans les crieuses qui se battent pour le dernier manteau en soldes chez Sympa, sans l’homme-poulet de Subway qui tourne sur lui même en vous rassurant parce que “votre prochain sandwich complet n’est pas loin”.

Sur la rue Seveste, il n’y a que de boutiques de rideaux et de tissus, de petits hôtels malfamés et les premiers vendeurs d’iPhone qui ont abandonné le quartier général chez Tati. Le métro Anvers n’est pas loin et Barbès avec ses cigarettes à bon marché vous attend quelques mètres à gauche. Personne ne vous arrête pour vous proposer des affaires à ne pas rater ou aucun selfie stick ne vous rentre dans le dos quand vous essayez d’éviter les couples qui s’embrassent en se prenant en photo. C’est pour ça que j’aimais bien la parcourir en descendant de chez moi.

note

Cet après-midi d’avril sur la rue Seveste, il n’y a presque personne, que mes souvenirs peut-être, qui marchent sur le trottoir. Et si je suis là, c’est plutôt pour les remplacer, pour ramener chez moi de nouvelles images qui n’ont rien à voir avec le froid d’une soirée de janvier, une porte verte qui claque derrière moi, la pluie qui me mouille les cheveux, le piano qui sonne son dernier nocturne, le bruit d’une valise pleine à craquer, mon nez qui coule.

Il y a toujours la pluie, mais je n’ai plus de valise, mon nez ne coule même pas, ça je ne l’aurais jamais dit. Peu importe. Je remonte la rue. Je marche très vite. Je suis impatiente. Je ne prête même pas attention aux boutiques ouvertes qui débordent de tissus et d’habits colorés, aux gens que je croise. J’ai presque l’impression d’être heureuse. De ne pas m’être trompée de rue et de ne pas avoir de regrets. De retrouver ma ville sans aucune rancune et sans les larmes aux yeux.

“Mademoiselle !”, j’entends. Je m’arrête tout de suite. Personne ne m’avait jamais appelée sur cette rue. Je tourne la tête. C’est un vieux monsieur, depuis la porte de sa boutique de tissus. “Est-ce que vous êtes pressée ?”, me demande-t-il. Il a un petit bonnet pour se réparer de la pluie, une pair de lunettes à l’ancienne et une chemise à carreaux. “Non, je ne suis que contente”, je lui réponds, sans même pas penser à ce que je dis. Et lui : “Parfois, c’est un peu la même chose, vous ne trouvez pas ?”.

Image: © Shout

Soundtrack: Calexico, Bisbee Blue

Quotes: Fabienne Yvert

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3 pensieri su “Paris, rue Seveste

  1. Ilaria Moretti ha detto:

    Chère V.,

    quel plaisir de te lire en français. C’est vrai, il s’agit simplement d’une autre langue, mais en même temps on a l’impression que tu as inventé un langage secret, un code privilégié ouvert uniquement aux élus, aux gens qui ont la capacité –et bien sûr la possibilité- de pouvoir te lire, te décortiquer, en découvrant parmi tes lignes un mystère inconnu à la plus part des personnes. Pour ma part, je ne suis jamais retournée à Turin, la ville qui m’a émue et qui m’a fait souffrir autant. J’ai encore un souvenir de mon tram n°13, de la rue derrière moi, de mon regard envers la Grande Madre, mon adieu silencieux. Mais Paris, Paris c’est une autre chose. Pas une ville, mais plutôt une expérience, qui bascule entre la frontière de la réalité et de l’imaginaire. Déjà l’avoir vécu, en ayant connu ses rouelles et ses grandeurs c’est un immense résultat. Et un retour à Paris c’est quelque chose en plus qu’une simple visite sur un lieu de mémoire. Et tu l’as bien décrit : à cheval entre la beauté du présent et les souvenirs du passé tu as pu réinventer une autre ville, une autre façon pour la connaître, pour attraper un morceau de ce grand mystère qui est la vie, avec ses complications, ses moments de lumière inusitée. Je t’embrasse très très fort.

  2. Valeria ha detto:

    Chère I.,

    merci, merci beaucoup pour ton commentaire.
    Oui, il s’agit véritablement d’un mystère, d’abord parce que presque personne sait de mon retour à Paris, de là le choix de la langue française. Non, je plaisante. C’est un billet que j’ai pensé en français, d’abord parce que je l’ai vécu en français et, ensuite, parce que j’avais dans ma tête un destinataire en particulier, qui, ça va sans dire, ne parle que français.
    J’aime parler d’écriture créative mais en fait il n’y a rien qui soit inventé ici. Tout s’est passé exactement comme je l’ai décrit, depuis le début, depuis l’idée de retourner, ave ses hésitations, ses frissons, avec ses complications, ses larmes retenues et, comme tu dis, ses moments de lumière inusitée et de plein bonheur. Je t’embrasse très fort. V.

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